Louise Marthe Jérôme est née le 26 décembre 1898 à 3h1/2 du matin à Noisy-le-Sec au domicile de ses parents 80 rue de la Forge (Jean Jaurès) comme il était coutume alors. Son père, Albert, a 32 ans il est manouvrier -c’est à dire ouvrier agricole- et sa mère, Marthe Clémence Lambert a 23 ans, est couturière.

De son enfance elle témoigne ainsi : « J’étais d’une famille très pauvre, nous étions sept enfants. Mon père travaillait le blé à la batteuse, il ne rapportait pas beaucoup d’argent. Ma mère aussi travaillait dur. Elle a tout fait, même conduit des trolleys pendant la guerre de 14-18. J’ai passé ma jeunesse à l’école Cottereau, elle n’a pas changé. A l’époque, à Noisy, il y avait les riches et les pauvres. A Gambetta, c’était les gens d’une certaine catégorie, ils étaient choisis. A Cottereau on avait une directrice qui n’était pas très juste. Les premières c’étaient toujours les filles de cultivateurs parce qu’elles apportaient des petits cadeaux. A ce moment là Noisy n’était qu’une vaste verdure, il n’y avait pas toutes ces maisons, les chemins étaient encombrés d’herbes. Il y avait surtout des cultivateurs. A douze ans (1910) j’ai eu mon certificat d’étude, après il a fallu travailler. »

Un petit mot sur les frères et sœurs de Louise Jérôme.
– Paul né en 1891 à Courtacon en seine et marne, il est employé de chemin de fer. Il est tué à l’ennemi le 12 mai 1916 aux Eparges (Meuse). Il figure sur le monument aux morts
– Germaine, Albertine, née en 184 à Provins, seine et marne, mariée, employée d chemin de fer.
– Raymonde, née en 1896 à Séguy, seine et marne, mariée
– Louise
– Marthe, née en 1903 à Noisy le Sec, décédée en 1915 à Noisy le Sec.
– Gabriel, né en 1908 à Noisy le Sec, décédé en 1991 à Château Thierry, Aisne. Marié à Bondy en 1933. Il est prisonnier de guerre en 1944.

– Marguerite, pour laquelle nous n’avons aucune information.

1964, mère et soeur de Louise

Arrive la première guerre mondiale… Louise à 16 ans.

« A la guerre ma mère n’a pas voulu que l’on aille travailler en usine, faire des obus. Elle nous a tous placé. Je ne gagnais pas d’argent, j’étais seulement nourrie mais au moins je n’étais pas dans l’armement. Ma sœur avait un métier, elle était cartonnière, moi j’ai commencé et puis la guerre est arrivée alors…
Je me souviens que pendant ces années là j’étais dans le commerce au 30 rue de la Forge, Jean Jaurès. Il y avait plusieurs femmes, on faisait tout : ménage, vente au marché, la queue pour le charbon, on lavait le linge. Il gelait au fur et à mesure ? On en a bavé, pendant les guerres il fait toujours très froid, c’est curieux mais c’est vrai.
On ne sortait pas, on n’avait pas d’argent ou alors on allait à pied au bois de Vincennes. »

Elle se marie le 9 septembre 1918 à Noisy-le-Sec avec Gaspard Trainey, quelques jours avant l’armistice. Elle a 20 ans. Gaspard est né à Dienne dans le Cantal le 24 août 1893. Il est mécanicien, électricien. Il est décoré de la Croix de Guerre. Il demeure à Noisy 19 rue de la Forge.

1918, acte de mariage

Le jour de son mariage elle est domiciliée au 3 rue de la Forge. Elle est employée de commerce. Mineure, elle a besoin du consentement de sa mère. A cette date son père est décédé. Il n’y a pas de contrat de mariage. Parmi les témoins du mariage figure Raymonde Jérôme, sa sœur qui est domestique.

Au recensement de 1921, le coulpe est domicilié au 17 rue de la Madeleine (Pierre Sémard). A cette date lui est ajusteur et Louise manœuvre à la Compagnie de l’Est.

20 septembre 1922, Gaspard Trainey décède à son domicile. Un des témoins du décès est Maurice Welscher, 22 ans, ajusteur, domicilié 17 rue de la Madeleine.

Louis est veuve à 24 ans.

milieu des années 1920
Louise est à droite sur la photo, en noir
Louis Welscher est en uniforme de marin

Elle témoigne :
« Après la guerre je me suis mariée mais mon mari est mort 4 ans après. Il était gazé de guerre et à cette époque la tuberculose çà ne pardonnait pas. Je suis rentrée aux chemins de fer comme auxiliaire. Je faisais tout, marche de train, téléphone ou nettoyage des machines. Qu’est-ce que j’en ai bavé ! »

Elle se remarie le 6 octobre 1923 avec Louis Maurice Welscher qui n’est autre que le témoin de l’acte de décès de son premier époux. Tous deux sont domiciliés au 17 rue de la Madeleine, Louis Maurice habite chez sa mère.
Elle résume ce mariage ainsi : « Après je me suis remariée en 1923. Je suis restée un peu à la maison, j’ai vécu, respiré. »

1923, acte de mariage

Elle devient une militante active dès 1936 en adhérant un comité mondial des femmes contre la guerre et le fascisme. « J’étais contre tout çà, il y avait eu tellement de morts dans mon entourage, un massacre. Quand je me suis mise à militer, je n’ai plus arrêté. »

1936, soutien aux républicains espagnols

Louise Welscher vers 1930

En 1938, avec son mari, ils adhèrent au parti communiste dont le secrétaire de section est Henri Quatremaire. « Au comité des femmes ont était nombreuses à Noisy. Avec Germaine Quatremaire, on a fait des tas de choses pour récolter de l’argent pour la guerre d’Espagne, on faisait tout par nous même. »

Louis Maurice Welscher est syndicaliste CGT et adhérent aux Amis de l’URSS. En 1939, il est mobilisé comme « affecté spécial » à la SNCF, en tant que spécialiste maintenu à son poste civil. Nous reviendrons sur le parcours de Louis dans un prochain exposé.
Il est arrêté à son domicile par la police française le 26 octobre 1940 comme « communiste notoire, propagandiste acharné et dangereux ».

En janvier 1941, Louise adresse une lettre à Henri Leblond, président de la délégation spéciale, lui demandant de lui trouver un emploi « n’ayant touché aucune subside depuis l’internement de mon mari le 26 octobre 40 ». Henri Leblond répond « il n’existe actuellement aucun emploi disponible dans les services communaux. »

Cependant Louise fait quelques petits jobs au service des cartes d’alimentation puis en 1942 au service de distribution des cartes de rationnement.

Louise entre dans la résistance comme agent de liaison, « on avait des rendez vous, on faisait toutes les banlieues, tout Paris avec des lettres et des paquets. J’ai quitté Noisy et j’ai trouvé une planque. J’ai été arrêtée par filature par les brigades spéciales, les Français qui s’étaient donnés aux Allemands. J’ai été arrêtée en mars 1943 et libérée en 1944. Nous étions gardées par les bonnes sœurs. Il fallait faire sa toilette en gardant sa blouse, pudeur oblige. Le jour où on nous a fait sortir, si vous aviez entendu le bruit des verrous, je crois que je l’entendrai toujours. Le 17 août 1944, je suis rentrée à pied de la petite Roquette à Noisy et je suis arrivée juste avant le couvre-feu. »

Elle attend en vain son mari déporté et décédé le 19 septembre 1942 à Auschwitz.

Dès son retour, elle reprend contact avec Henri Quatremaire qui cherchait à refaire la municipalité d’Union de la gauche qui siégeait à Noisy depuis 1936.

Le 21 avril 1944, dans son article 17, l’ordonnance prise par le Général de Gaulle depuis Alger autorise le vote des femmes « les femmes sont électrices et éligibles dans les mêmes conditions que les hommes ».

Dès que cela est autorisé, elle s’inscrit sur les listes électorales ainsi que plusieurs membres de sa famille.

liste électorale

Nous voyons le nom de Louise apparaître dans les comptes rendus des Comités de Libération et de Résistance (31 aout 1944). Elle est désignée membre du bureau en tant que représentante de l’Union des Femmes Françaises (organisation du droit des femmes créée par le Parti Communiste, association Loi 1901). Elle est la seule femme.

16 octobre 1944, est nommé le conseil municipal provisoire. Elle en fait partie et une autre femme la rejoint, Mme veuve Campagne Jeanne. M Henri Quatremaire est élu maire. Louise est déléguée à la commission de révision des listes électorales. Plus important, elle fait partie de la commission « Action économique et sociale » qui a en charge le ravitaillement et est également membre de la Caisse des écoles.

Par arrêté préfectoral du 4 novembre 1944 est crée une délégation spéciale à Noisy le Sec chargée d’administrer provisoirement la ville. Elle est membre de cette délégation spéciale.

Les élections municipales ont lieu le 29 avril 1945. Pour la première fois Louise vote et est élue sur la liste de Henri Quatremaire. Il y a désormais 4 femmes au Conseil Municipal. Elle est élue 3ème adjoint, elle est présidente de la commission Action sociale et membre de la commission Santé publique.

Elle a une action toute particulière dans la création d’un patronage pour les enfants, les colonies de vacances, les écoles…

« Comme j’aimais bien faire les mariages, je les faisais volontiers. Les gens étaient surpris de voir une femme avancer lorsqu’on annonçait le maire. Ce n’était pas courant à l’époque. »

Louise Welscher maire adjoint

Une autre photo de Louise Welscher à l’époque où elle est maire adjoint

« Elle portait souvent des chapeaux quand elle était jeune. Plus tard, elle a porté des voilettes. Ses chapeaux lui ont valu le surnom de Mme de Hautecloque !« , Dominique Thouré, nièce de Louise Welscher

Elle raconte : « çà a été dur, nous étions une ville sinistrée, le bombardement a eu lieu pendant que j’étais en prison, je ne l’ai su qu’après. Il fallait tout reconstruire, marchés, logements.. c’était pas simple, tout le monde venait pleurer. Quand la droite est revenue, j’ai du chercher du boulot. Ce n’était pas facile parce que je n’étais plus très jeune. J’ai travaillé à la cantine de la Madeleine puis à la sécurité sociale. J’ai beaucoup milité à l’entreprise .
J’ai eu la retraite en 1958. »

Louise Welscher dans les années 1950

La droite revient aux affaires lors des élections municipales de 1947. M André Lefevre devient maire. C’est la fin du rôle politique pour Louise.

1966, baptême de Nathalie Thoré à Pantin

Au moment de la rénovation urbaine des années 1970, elle est relogée dans un appartement au 3 de la rue P.V Couturier.

Louise et son tricot ! année 1975 dans son nouvel appartement. 

« Elle avait toujours un ouvrage en cours, elle tricotait des chaussettes chaudes pour les enfants. Les miens les ont beaucoup utilisées pour skier« , Dominique Thoré, nièce de Louise.

Ce n’est pas pour autant la fin de sa vie de militante, en 1984, soit à 86 ans, elle devient présidente de la section de Noisy-le-Sec des déportés, internés, résistants, patriotes.

Louise en 1987

Sylviane Claret, épouse du petit neveu de Louis Welscher, a beaucoup côtoyé Louise qui, retraitée, gardait ses filles lorsque celles-ci n’avaient pas école permettant ainsi à Sylviane de travailler (période de 1970 à 1981). Elle les gâtait beaucoup, faisait de la pâtisserie avec elles, jouait dans le grenier rempli de trésors de toutes sortes. Généreuse, Louise partait en vacances à Saint Jean de Monts en emmenant avec elle toute la famille et à ses frais !
Louise évoquait très peu son passé de résistante et, amusée, indiquait qu’elle changeait tout le temps de couleur de cheveux afin de tromper l’ennemi. Louise ne trouve rien d’extraordinaire à avoir accompli ce qu’elle pensait devoir faire tout naturellement.

Louise n’a pas eu d’enfant. Tout naturellement Sylviane s’est occupé quotidiennement de Louise lors des dernières années de sa vie. Elle est décédée à l’hôpital de Sevran le 10 janvier 1998 à l’âge de 100ans. Elle repose à l’ancien cimetière non loin du Monument aux Morts. Si l’envie vous en prend, vous pouvez passer la saluer.

Anne-Marie Winkopp

Sources :
Bulletins municipaux des 1985 et 1993
www.memoirevive.org
Sylviane Clairet

Dominique Thoré