Les prisonniers allemands, de juin 1944 à décembre 1948 :

Au lendemain de la capitulation allemande, ratifiée le 8 mai 1945 à l’est de Berlin, la France retient sur son sol un million de prisonniers. Les trois quarts de ces hommes (740 000) ont été mis à disposition des autorités françaises par l’armée des États-Unis. La plupart de ces anciens soldats avaient séjourné dans l’un des dix-neuf camps installés en Allemagne de l’ouest par les Américains dans la phase finale du conflit.

Ces créations venaient à la suite d’une décision prise par Eisenhower, visant à retirer à cette énorme masse de détenus le statut officiel de prisonniers de guerre au profit de celui de forces ennemies désarmées appartenant à un État qui avait cessé d’exister légalement. Il s’agissait, par ce moyen, de contourner les obligations imposées par la Convention de Genève vis-à-vis des prisonniers de guerre.

En effet, lors de la percée finale vers Berlin, les autorités militaires alliées rencontrèrent de considérables difficultés logistiques pour faire face à quelque deux millions de prisonniers allemands. Après le franchissement du Rhin et la capture de Remagen, les Britanniques ne furent plus en mesure d’accueillir davantage de prisonniers, et abandonnèrent la tâche aux États-Unis, qui durent improviser.

La responsabilité s’avérait colossale, en mai 1945, les forces alliées avaient fait au total 3,4 millions de prisonniers des forces de l’Axe. Dès le mois d’avril, les Américains lancèrent en Allemagne de l’ouest la construction d’immenses camps de transit, vastes enclos ceints de barbelés,situés à l’écart des habitations, auxquels on accédait par le chemin de fer.

D’avril à septembre 1945, les conditions de détention dans les camps furent extrêmement rudimentaires. Les maigres ressources de l’Allemagne en ruine étaient de très loin insuffisantes pour nourrir et soigner les prisonniers, et plusieurs milliers moururent de faim, de soif, de maladie ou d’épuisement.

Dès le mois de mai 1945, les autorités américaines entreprirent de libérer certaines catégories de détenus. Les premiers furent des jeunes enrôlés dans les Jeunesses hitlériennes et des femmes sans lien direct avec le parti national-socialiste. Les travailleurs agricoles et de l’industrie, ouvriers, mécaniciens, mineurs, furent ensuite relâchés en vue de lancer les chantiers de reconstruction du pays.

Le 10 juillet, le haut-commandement américain décida de céder le contrôle des autres camps à la France. En effet, le nouveau gouvernement de Charles de Gaulle réclamait un contingent de 1,75 million de prisonniers au titre des réparations de guerre, afin de l’aider à reconstruire le pays : 182 000 prisonniers furent donc livrés à la France, et vinrent rejoindre ceux déjà détenus.

Les ex-soldats allemands retenus en France furent envoyés dans des dizaines de camps répartis à travers le pays, afin d’être employés à la reconstruction, dans l’industrie et l’agriculture ainsi qu’au déminage, jusqu’en 1948. Leur nombre atteint son maximum en 1946, avec plus de 780 000 prisonniers. La plupart furent rapatriés à partir d’avril 1947, les derniers à rester sur le sol français ayant opté pour un statut de travailleur civil libre. Le soldat signe un contrat avec son employeur à l’issue duquel il peut soit rentrer en Allemagne soit acquérir la nationalité française au bout de 5 ans.  140 000 prisonniers seraient restés ….

  • Citons l’exemple de Karl Willi OBERNDÖRFER (numéro de prisonnier de guerre 704 593). Fait prisonnier le 8 mai 1945 en Norvège, il a été interné au dépôt 41 à Amboise le 30 septembre 1945. Le 27 octobre 1947, il a été « libéré du dépôt n° 222 à Noisy le Sec et a obtenu à cette même date le statut de travailleur libre. » Il s’est marié avec une française et a fondé une famille.

Noisy-le-Sec et son fort  :

Le fort fût un camp de prisonniers allemands dès les premiers mois de 1945 sous le nom de camp 222. Il y avait 9100 prisonniers dont une section de criminels de guerre.

Rapport du CICR   – comité international de la croix rouge :

Les archives de la délégation contiennent en revanche nombre de documents attestant des rapports parfois rugueux avec les autorités locales, de la difficulté de délégués en province à se faire reconnaître dans leurs prérogatives, mais aussi de l’avantage de bénéficier d’une continuité de relais jusqu’au sommet.

C’est l’expérience que fait, entre octobre 1947 et février 1948, le délégué-visiteur du dépôt 222 au fort de Noisy qui connaît alors son cinquième commandant, le chef de bataillon L’Allemand.

Son arrivée entraîne de suite une dégradation des conditions de captivité en créant une « atmosphère très lourde et pénible » qui rend « difficile de parler à coeur ouvert avec les PG, même parfois avec l’homme de confiance »297.

Le comportement du commandant, sujet à « des crises de folies furieuses » après avoir bu, autorise certaines personnes de l’administration à faire sentir à chaque instant la « haine sournoise et fielleuse » qu’elles vouent aux captifs, et les gardes : soldats marocains, peu surveillés, à exercer « mille vexations et brimades ».

Fait rarissime, le délégué mentionne les nombreuses difficultés à travailler avec le commandant L’Allemand, tant « celui-ci (…) vouait une haine rare et ouvertement exprimée

Février 1946 visite du camp par le nonce apostolique :

Document du 06/03/1946 de John Mills concernant le «Camp de Noisy-le-Sec»,

«En tant que chrétien et être humain, je désapprouve le fait de fournir des esclaves chrétiens et civilisés à la France, exposés comme ils sont, à la haine et à la vengeance des français ” Il en appelle à l’humanité qui honore les États-Unis.

 

 

A Noisy-le-Sec, les prisonniers de guerre sont employés aux travaux de déminage dans un premier temps, puis à des travaux divers sur la commune comme par exemple l’aménagement du stade Huvier en 1946 (photo ci-dessous Archives Municipales).

Une seule évasion est à signaler les 2 et 3 juin 1946.

Jean Raymond Marqueteau

 

Quelques exemples de correspondances de prisonniers du fort de Noisy-le-Sec :

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

6 juin 1947

Mon très aimé coquinou,

Je suis arrivée très en retard pour notre correspondance que je ne sais plus du tout à quelle lettre je dois répondre. Mille mercis pour toutes.

Nous allons à peu près bien dans les conditions actuelles et nous espérons que nous arriverons à aller jusqu’à la prochaine récolte. Gisela savoure ce temps d’été pleinement. Le lac est sa plus grande joie, elle n’a pas du tout peur de l’eau. Elle s’ébat dans l’eau comme un petit poisson. Elle est déjà très bronzée. Elle a l’air en pleine santé et est très gaie. C’est très dommage que tu ne puisses pas voir comme elle grandit. Il est urgent que tu reviennes coquinou.

De temps en temps j’ai l’impression d’être très vieille et alors j’ai très peur (je frissonne). Si nous pouvions enfin être ensemble. Je vais tout faire de mon côté pour que notre mariage soit heureux même si de temps en temps il y aura des problèmes. Je dis de temps en temps, mais je veux penser au meilleur et à notre bonheur qui est fini depuis deux ans et demi malheureusement. Pourquoi notre amour n’aurait pas de racines aussi profondes qu’avant, peut-être devrons-nous avoir mutuellement de la patience et de l’attention l’un envers l’autre, je ne sais pas. Mais mon plus gros souci est d’abord que tu reviennes le plus tôt possible. « Dans ce sens » dans cette attente, je te salue et t’embrasse mille fois.

Leni

Destinataire :

Hans Herbert FROHN, Matricule 964 426, Dépôt 222, Noisy le sec, Région Paris, Annexe de St Denis, France

Expéditrice :

Leni FROHN, (19b) Arencker, Hohe warte 3, …Sterbrorg ?   Elsterberg ?, Sachsen     Saxe