“La Reine d’Angleterre, de passage à Paris, a demandé à avoir une  entrevue avec le Président de la République. Cette entrevue, qui n’a probablement qu’un caractère de haute courtoisie, n’est pas moins un événement intéressant. On avait interdit à la foule l’accès de la gare où l’entrevue avait lieu.

Les consignes étaient même d’une si exceptionnelle sévérité que, sans l’intervention de M. Laurent, secrétaire général à la Préfecture de police, les représentants de la presse n’auraient pu noter sur place les phases de la visite.

Pendant ce temps, une équipe de la gare avait étendu sur le macadam un large tapis rouge et un chemin de tapis dans la largeur du quai.

Le public se trouvait massé au loin sur le pont qui traverse la voie, passé la gare. Des agents du service suburbain maintenaient les curieux à droite et à gauche de ce pont.

Sur les voies, des express passent à toute vitesse ; puis, à six heures moins dix, on signalait l’arrivée du train présidentiel.

Malgré l’arrêt du train et tandis que les domestiques de la présidence descendent et se placent auprès des portières, le Président de la République et l’ambassadeur continuent à s’entretenir ensemble et attendent pour descendre à leur tour que le train royal soit entré en gare.

A six heures précises, le train royal arrive à petite vapeur et s’arrête de l’autre côté du quai qu’occupe le train présidentiel.

































La reine Victoria, en robe de laine noire, coiffée d’une capote de crêpe, surmontée d’un aigrette noire, se tenait au centre du plus grand salon, ayant autour d’elle les princesses. Elle faisait face au train présidentiel.

Dans le fond du wagon, on apercevait une superbe corbeille de fleurs qui lui avait été offerte à son arrivée en France.


A peine le train a-t-il stoppé que les domestiques de la Reine sautent sur le quai. Ce sont cinq valets de pied en habit rouge, gilets noirs gansés d’or, pantalons noirs à bande d’or, et deux Ecossais dans leur costume d’highlander. Les domestiques portent au bras droit un large crêpe sur l’habit rouge. A la portière d’un wagon apparaissent les domestiques indiens en turban et robe marron , portant sur la poitrine le chiffre royal brodé en or.

Les trois officiers de la maison de la Reine, en grande tenue de service, redingote rouge et culotte à bande d’or, le bicorne noir à plumet sur la tête, s’approchent du train présidentiel. Ce sont les colonels Bigge, Carington et Davidson, fils du général du même nom. Ils ont grande allure ; à côté d’eux, se trouve un Indien de marque qui n’a gardé du costume national qu’une coiffure étrange noire en forme de casque, coupée de lames de métal d’or et de forme ovoïde.

Les domestiques anglais se placent à droite du quai, faisant face au salon royal. Un highlander entrouvre la portière du salon de la Reine et se tient auprès.

Les officiers saluent militairement le président de la République , qui vient de descendre de son  wagon, précédé de l’ambassadeur.

L’ambassadeur pénètre le premier près de la Reine, qui à ce moment se trouve seule dans son salon, et la salue. Le Président s’approche à son tour.

Présenté par l’ambassadeur, le chef de l’Etat s’incline et baise la main que lui tend la Reine, tandis que celle-ci, souriante et gracieuse, s’efforce de se soulever sur son fauteuil. Alors  e Président s’assied, tandis que l’ambassadeur se retire. L’entretien se poursuit près de dix minutes.

Cette partie de l’entretien terminée, la Reine a fait appeler la princesse Henry de Battenberg et la princesse Victoria de Schleswig-Holstein, qui se tenaient dans le second wagon royal. A leur entrée, le Président de la République se lève et les a saluées profondément.

Sur la demande de la Reine, le Président de la République a présenté le général Tournier, M. Le Gall, M. Crozier et les commandants Humbert et de Lagarenne, qui sont sortis dès qu’ils eurent salués Sa Majesté.

Avant que la conversation de la Reine et de M. Félix Faure prit fin, Sa Majesté s’est fait apporter un gros agenda magnifiquement relié. Elle l’a ouvert à la date du 30 janvier, jour de la naissance de M. Félix Faure, et, suivant une habitude anglaise, elle l’a aimablement prié d’y inscrire son nom avec la date de sa visite.

Lorsque M. Félix Faure est descendu, les lieutenants colonels Bigge, Carington et Davidson, qui causaient amicalement sur la quai avec les officiers de la maison militaire du Président de la République ont fait la haie sur son passage et l’ont salué militairement.

Le chef de l’Etat est rentré dans son salon, et la Reine a envoyé les personnages de sa suite lui exprimer le regret de ne pouvoir, en raison de ses infirmités, lui rendre sa visite.

Quand le signal du départ a été donné, M. Félix Faure est venu se placer debout sur la plate-forme d’avant de son wagon-salon. Il s’est incliné à deux reprises lorsque la wagon-salon de la Reine s’est trouvé en face du sien.

On a alors vu distinctement la Reine, qui avait fait placer son fauteuil contre la vitre prenant vue sur le quai où se trouvait le train présidentiel, s’incliner à plusieurs reprises en essayant de se soulever.”