A la limite du territoire de la commune, près du carrefour de la Folie se trouve une petite allée en impasse, l’allée de la Passementerie. Son nom représente le passé industriel de notre ville.

La passementerie est l’ensemble des ouvrages tissés ou tressés servant de garniture à l’ameublement et à l’habillement. Elle est aussi utilisée dans le domaine militaire pour les galons et décorations des uniformes.
Le nom vient du terme passements qui désigne des pièces étroites utilisées pour l’ornementation des vêtements ou du mobilier allant jusqu’à 30 centimètres de large.
A la Renaissance, les vêtements de cérémonie, les harnais des chevaux, les hampes des drapeaux sont couramment ornés d’éléments de passementerie.
Le style Louis XIII assez austère, orne les tentures murales de galons. De courtes franges habillent les sièges et des cordelettes retiennent les rideaux de lits.
Le style Louis XIV, en revanche, l’utilise en abondance. L’or et l’argent marquent un surenchérissement dans le déploiement de richesses. Le rouge est également très apprécié. Grâce aux commandes de la Cour, la passementerie se développe rapidement. Les fenêtres, plus grandes, sont désormais ornées de rideaux et la passementerie envahit ciels de lits, coussins, tentures et sièges.
Après la Révolution, les décors d’intérieur reprennent le faste d’antan avec beaucoup de franges galons, d’autant plus qu’avec la campagne d’Egypte le coton devient un matériau à bas prix. Le premier empire marque l’invention du métier Jacquard qui grâce au principe de la carte perforée permet la programmation des métiers à tisser.
Le dix-neuvième siècle fut marqué par une grande exubérance dans les décors, la passementerie est partout. Avec les festons et les franges à profusion, tables juponnées, grandes embrasses, sièges capitonnés, encadrements de miroirs, c’est l’apogée du confort bourgeois.
Avec l’électricité naissante, la passementerie sert aussi à habiller les fils électriques des lampes et des lustres.
À partir de 1930, le marché de la passementerie décline, en partie à cause du développement du style contemporain qui exclut les franges, pompons…
De 5000 passementiers à la fin du XIXe siècle, la profession a quasiment disparu cent ans plus tard.
L’évolution et le déclin de cette activité sont corroborés par le nombre d’employés des passementeries.

En 1650 22 000 personnes, en 1750 25 000, en 1850 75 000 et en 1960 moins de 1000.
Seules les productions destinées aux armées, aux châteaux, aux églises permettent à la passementerie de conserver un minimum d’activité.
Jules Clément Baete nait à Paris en 1868, son père est cordonnier.

En 1889, il est appelé pour son service militaire. Refusant d’être incorporé, il demande à être exempté comme soutien de famille en vertu de l’article 22 du code de la procédure militaire. Pour le prouver il se fait faire de fausses attestations par les voisins. Il sera rattrapé par la justice et condamné par la cour d’appel de Paris à un mois de prison ferme pour infraction à la loi sur le recrutement et rayé de la liste des soutiens de famille.
Reconvoqué en août 1891, il sera réformé pour par la commission spéciale de la Seine pour hernie inguinale droite.
C’est dans ces années-là qu’il rencontre la jeune Marie Byerlé dont le père est passementier. Travaillent-ils ensemble ? Le 21 novembre 1890 il reconnaît le fils de Marie Byerlé, Victor né le 23 octobre 1888 ainsi que sa sœur Georgette née le 23 juin 1889. Il ne se mariera pas avec Marie Byerlé.
D’après le témoignage de son arrière-petite-fille Isabelle Baete l’enfant serait de lui et se serait appelé Victor car c’est son prénom préféré. Il se fera lui aussi appeler Victor quand il sera patron de la passementerie.
Jules Clément a peut-être été formé par son beau-père et a créé ensuite sa société en 1886. De 1893 et 1897, l’entreprise est située 115 Faubourg du Temple à Paris et se nomme : Victor Baete, passementerie à façon, meubles, dorure, militaire, nouveautés. Il y a eu divers déménagements dans Paris à partir de 1900 : Faubourg du Temple puis en 1907 : 289 rue de Belleville.
A cette époque les archives familiales le nomment : passementerie pour mode.
C’est dans les années 1910 que Jules Clément Baete achète un terrain sis au 10 rue de Paris à Noisy-le-Sec au carrefour de la Folie, numéroté 31 sur le plan cadastral, pour y déménager son entreprise. Avant cela il n’y avait que quelques constructions sur la rue de Paris. Cette passementerie a été fondée en 1886 et est spécialisée dans les cordons. Ce sont des passementiers cordiers. Sur ce terrain ils font construire un immeuble d’habitation en bordure de rue et un atelier dans la cour. Puis des maisons individuelles de rapport sur le terrain. En 1936 sera créée l’allée de la passementerie.





Ils s’y installent entre fin 1911 et début 1912. La date de leur installation peut être datée comme suit :
Leur dernier fils Roger est né en 1910 à Paris, la famille BAETE ne figure pas sur les recensements de 1911 à Noisy-le-Sec, Justine Marie MEDARD, passementière, épouse de Jules Clément BAETE, est décédée le 15 avril 1912 au lieu-dit La Folie à Noisy-le-Sec où elle réside.
A cette époque la famille Baete se compose de :
– Jean Emile Baete patron de l’entreprise.
Les enfants de son concubinage avec Marie Byerlé décédée :
– Victor Baete 22 ans
– Marcel Baete 18 ans
Sa femme Justine Marie Médard et leurs 3 enfants :
– Gaston Baete 6 ans
– Maurice Baete 4 ans
– Roger Baete nouveau-né.


Comme de coutume à l’époque, tous les enfants travaillent ou travailleront dans l’entreprise familiale. L’ambiance familiale est plutôt mauvaise, le fils ainé Victor est parti, son père n’a appris son mariage que par la demande d’autorisation émanant d’un notaire.

A cette époque, pour se marier, même si la personne est majeure, veuf ou veuve, il faut l’autorisation du père et de la mère tant que ceux-ci sont vivants. Si les parents ne peuvent pas se déplacer, ils peuvent donner leur autorisation par acte notarié. Victor créera une passementerie à Bobigny au 5 rue Marcelin Berthelot, puis déménagera à Verneuil dans l’Aisne comme le prouve « Les Tablettes Petit Laonnais » du 9 décembre 1933. Plus tard, il sera élu au conseil municipal de Verneuil, puis se présentera aux élections cantonales.

Les enfants de la seconde union, se plaignent d’être considérés comme des larbins.
Le 23 octobre 1920, le journal Le petit Montreuillois relate un accident du travail à la passementerie. Monsieur Baete, le prénom n’est pas précisé, forgeait un outil. Ce dernier s’est échappé des tenailles et l’a atteint à l’œil. Il en résulte une incapacité de travail de 15 jours.

La loi du 18 mars 1919 crée le registre du commerce sur le modèle en vigueur en Alsace Lorraine hérité de l’administration allemande. Cette loi oblige toutes les entreprises ainsi que les artisans et les commerçants à s’y immatriculer.

Organisation de la chambre de commerce :
Un fichier regroupe toutes les entreprises ainsi que les artisans classés par ordre alphabétique précisant le numéro de registre du commerce. Il renvoie à un registre qui enregistre tous les actes passés relatifs à la société. Les actes eux-mêmes ne sont pas conservés. Ils doivent toutefois être publiés dans la presse spécialisée.
La société Victor est immatriculée sous le numéro 215.542 B. Il est à noter que la numérotation n’a pas changer avant l’apparition du numéro SIRET fin des années 1960.

Le registre du commerce a enregistré les actes suivants :
– En 1919 la société est inscrite sous le nom Sté Victor.
– 29/12/1923 : formation de la société en nom collectif Victor Baete et compagnie à Noisy le Sec. Elle conserve le même numéro R.C. 215 542 B. Les gérants deviennent : Jules Clément ou Victor, Charles François né à Paris 20ème le 6 mai 1876 qui est le neveu de Jules Clément, et Marcel. Elle est enregistrée en tant que fabrique de passementerie. A l’origine le terme « fabrique » désigne le corps des ouvriers spécialisés qui construisent les églises, puis s’élargit à l’assemblée des laïcs chargés de l’administration des biens de la communauté paroissiale. Par analogie, on appelle fabrique un atelier spécialisé.
– 1924 : passementerie pour ameublements, dorures, nouveautés et éclairages
– 1931 : Baete (Victor) père, neveu et fils (broderies pour modes, passementeries or et argent,
sachets)
– 1932 : passementerie pour ameublement
– Entre 1932 et 1935 l’entreprise passe de Victor à Marcel
– De 1925 à 1938 : fils en matières spéciales : filés or et argent, fournitures pour passementerie : or et argent fin ou faux pour passementeries
– 15 mars 1939 : société à responsabilité limitée, prorogée de 50 ans au 31/12/1988 (540 000f)
– Baete Roger né à Paris 19ème le 18/04/1910 devient gérant.

– En 1950 : Société Marcel BAETE et Cie n°215542B, la société toujours domiciliée 10 rue de
Paris, fait une augmentation de capital.
– La société fera faillite dans les années 1950.


Comme la loi l’exige toutes ces modifications sont publiés dans un journal d’annonces légales.
L’augmentation de capital de 1950 est publiée par le quotidien juridique du 30 septembre au 3 octobre 1950.
Cette passementerie figure au catalogue des revues techniques spécialisées, par exemple :
– En 1924 sur la revue technique des Industries de la Soie.
– En 1934 le Manuel de l’Ameublement. Vous noterez que cette publication précise que c’est un carnet confidentiel.



Cette carte de visite éditée en format 12/19 nous apprend que cette entreprise a été fondée en 1886, est affiliée aux Fabriques de dorures de Lyon qu’elle est située 10 rue de Paris à la Folie de Bobigny et que le numéro de téléphone est le 12 à Bobigny. Ce carrefour à la limite de Noisy devait être raccordé à la poste de Bobigny.
Les spécialités de la passementerie Baete sont les cordons, pompons.
La fabrication des cordons :
La première étape est le choix de la couleur des fils pour donner la nuance exacte correspond à la commande du client, ou l’assortissement avec le tissu qui sera orné avec les passements. Après teinture les fils subissent une étape d’assouplissement et d’ouverture sur le trafusoir, grosse barre individuelle sur laquelle l’ouvrière les préparent en les frappant pour bien séparer les fils. Puis ces fils sont enroulés sur des bobines. Les fils utilisés sont en coton, soie ou en or et en argent. Ces bobines sont alignées sur le retord où elles sont enroulées sur un cordonnet qui donnera l’épaisseur choisie. Le minimum de fils à enrouler est de trois, pour de tous petits cordons qui serviront à faire des pompons, des franges… Cette technique permet de faire un seul cordon. Ils seront ensuite assemblés à l’établit pour donner la forme souhaitée.



Avec l’électricité, l’entreprise s’est aussi spécialisée dans les cordons électriques pour les lustres et les lampes. Dans ce cas le cordonnet est remplacé par des fils électriques. (A l’époque c’était un fil en aluminium). Donc il y avait toujours deux fils qui s’entrecroisaient pour du courant alternatif.
Puis les fils sont entrecroisés avec un métier à tisser manuel. Ce métier à base lisse est actionné par quatre pédales et quatre lames qui permettent d’ouvrir la chaine. Le tisseur actionne le battant d’une main pour libérer le passage de la navette qu’il tient de l’autre et qui fait passer entre les nappes de la chaine.
Quelques échantillons de la fabrique Baete nous montre la diversité de leur fabrication :
– Un soufflé en fils de soie jaune.
– Un uni soufflé en fil ordinaire (coton)
– Jumelle en coupe chemin de fer avec fil laiton.
– Cordon électrique pour accrochage gros lustre.
– Un cordon en fil d’or.
– Des bobines de fil.



Le travail à l’établi :
On appelle travail à l’établi tous les travaux de broderie, de couture et d’assemblage qui ne peuvent être mécanisés. Il consiste à fabriquer les ornements et à les assembler pour obtenir toutes les pièces de passementeries :
– Les petites fleurs tressées
– Les pompons
– Les boutons de tiroirs
– Les rampes d’escaliers.
– L’habillage de pommeaux



Le tissage :
Le tissage se fait en lançant la navette de droite à gauche et de gauche à droite qui passe en déroulant la trame dans l’ouverture de la chaine. Au moment de la fermeture de la chaine le peigne.
Les outils :
Quelques outils nous sont parvenus :
– Des poinçons, qui servaient probablement à faire des trous dans les habillages.
– Un porte bobine
– Ecarteur de fils.

Nous remercions Isabelle Baete qui nous a fourni toutes les informations concernant sa famille et qui n’a pas hésité à se déplacer pour nous montrer la boite d’échantillons de la passementerie. Ainsi que le musée de la Passementerie situé à Montreuil aux Lions en Seine et Marne qui nous a expliqué le métier et les archives départementales qui ont édité le livret servant de référence.
Annick Lefebvre


