Nous allons évoquer aujourd’hui un lotissement réalisé par Hector Espaullard, celui de la rue Lavoisier et de la rue Pasteur.
La construction du lotissement a été décidée en mars 1924 au lieudit « Les Monteux ». Les acquéreurs des terrains étaient groupés sous le nom de la « Société Coopérative d’habitations à bon marché » et aidés par la Loi « Loucheur ».

La loi Loucheur du 13 juillet 1928, votée à l’initiative de Louis Loucheur, ministre du Travail et de la Prévoyance sociale entre 1926 et 1930, a prévu l’intervention financière de l’État pour favoriser l’habitation populaire, alors qu’auparavant, il s’agissait d’initiatives privées.
Le président du Conseil d’administration est Geroges Gay, maire (de 1908 à 1925), le siège social de la société se trouvait à Noisy-le-Sec, 10 rue du Goulet (actuellement rue Anatole France).
Les entrepreneurs se nommaient MM. Nicolas et Genète, l’architecte M. Espaullard, 29 bd Gambetta. Le notaire était Me Corpechot au 10 rue Carnot à Noisy (l’étude existe toujours).
Les terrains, sur lesquels le lotissement a été construit, étaient des champs (en particulier champs de rhubarbe) et les « croquants » de Noisy ne voyaient pas d’un bon œil l’implantation des futures maisons.

Nicole Nizou se souvient : témoignage que j’ai recueilli chez elle en 2004
Elle habitait au 24 rue Lavoisier.

Mon grand-père Charles Devresse, qui était trésorier de la Société, a fait des démarches auprès des propriétaires (en particulier Mme Foulley, 9ter avenue de la Dhuys à Bagnolet) pour racheter, pour lui et ses voisins, des parcelles de terrain afin d’agrandir les jardins ; c’est pourquoi les jardins du côté pair de la rue Lavoisier sont plus grands que ceux du côté impair et que ceux de la rue Pierre Curie. Certains propriétaires n’ont pas voulu racheter de parcelles et ont un jardin moins étendu.

Il avait été prévu deux types de maisons : maisons de 5 pièces avec 1 étage et maisons de 3 pièces de plain pied (depuis elles ont été presque toutes agrandies par les propriétaires successifs). Les garages ont été construits petit à petit car, à l’époque il n’y avait que deux propriétaires qui possédaient une voiture : M et Mme Cousin au 16 et M et Mme Hess au 19, une camionnette pour leur travail (chauffagistes).
Les prévisions :
- maison de 5 pièces = 31 100 frs, cave en plus : 2 400 frs, grenier en plus : 700 frs
- maison de 3 pièces avec grenier = 24 000 frs, cave en plus = 2 400 frs.
A cela s’ajoutaient des suppléments pour les égouts, les soupiraux, les branchements d’eau, gaz, électricité, assurance, planchers en chêne au lieu de sapin, etc.
L’entreprise générale était l’ancienne maison Trignol (fondée en 1852 !) dont le successeur s’appelait M. Victor Baroux, 22 rue Denfert Rochereau à Noisy.
Les noms des rues (Lavoisier et Pierre Curie) ont été donnés ainsi car elles aboutissaient à la rue Pasteur : « il y aurait lieu, par analogie, de proposer des noms de savants tels que Pierre Curie, Lavoisier, Cuvier, etc. », proposition de M. Gay, maire (16/3/1925), président du Conseil d’Administration.
A l’origine la rue Lavoisier était une impasse : elle s’arrêtait au 30 du côté pair et au 27 du côté impair ; au bout de la rue il y avait un simple grillage derrière lequel s’étendaient des jardins ouvriers mais, le long du 27 rue Lavoisier et du 24 rue Pierre Curie, avait été aménagée une petite sente que nous appelions « le petit chemin » qui permettait aux riverains de la rue Lavoisier d’accéder à la rue Pierre Curie. Celle-ci aboutissait à un chemin de terre, le chemin des hauts Monteux, par lequel on accédait à l’allée de la Paix et au boulevard de la République ; mais les croquants, propriétaires des jardins et des champs, n’admettaient pas, malgré les autorisations préalables, qu’on emprunte « leur chemin ». Un jour, ils avaient refoulé mon arrière grand-mère qui venait voir ses enfants et ils l’avaient obligé à passer par le boulevard de la République et la rue Pasteur !
La rue Pierre Curie était délimitée du chemin des Hauts Monteux, qui la prolongeait, par une petite barrière où se donnaient rendez-vous les gosses des deux rues : on allait jouer « à la barrière ». La rue Pierre Curie n’a été construite par la société CHBM que du côté des numéros pairs. Du côté impair, il y avait deux maisons, qui existent toujours, mais dont l’entrée était allée de la Concorde. Le reste c’était des jardins derrière les maisons du boulevard de la République.
Par la suite, je crois pendant la guerre 39-45, la rue Pierre Curie a été prolongée. Mais ce n’est qu’après la guerre que la rue Lavoisier a été débouchée et qu’ont été construites les petits immeubles des 32 et 34 puis les rues Jean Moulin, Bir Hakeim, Antoine de Saint-Exupéry, etc
Le petit chemin a été attribué aux propriétaires du 27 rue Lavoisier et du 24 rue Pierre Curie. Derrière les maisons, côté pair de la rue Lavoisier, jusqu’aux lignes de chemin de fer c’était des champs qu’on labourait avec cheval et charrue pour le grand plaisir de mon frère qui rêvait d’être cultivateur ; puis les terrains ont servi de « jardins ouvriers ». Le dimanche on voyait des familles qui venaient « au jardin ». Sur ces jardins étaient construites de petites cabanes en bois servant d’abri et de rangement d’outils aux jardiniers.

Le petit chemin qui longe le n°27 rue Lavoisier
Après la guerre 39-45, on a construit les HLM qui y sont toujours.
Les constructions de notre lotissement ont été commencées par le côté pair de la rue Lavoisier, puis le côté impair et en fin le côté pair de la rue Pierre Curie.
La famille Devresse-Nizou :
Mon grand-père avait fait faire une cuisine au 1er étage de sa maison pour loger provisoirement, croyait-il, mes parents qui venaient de se marier en juillet 1925 ; mais mon grand-père est décédé en février 26 et mes parents sont restés pour aider ma grand-mère (elle m’a élevée ainsi que mon frère car maman travaillait au chemin de fer de l’Est).
Ma grand-mère n’avait pas de pension ; elle avait deux fils dont un n’avait que 12 ans et demi à la mort de son père. Mes parents ont été dans les premiers habitants de la rue (avec les Cousin notamment au 15) et j’ai été ainsi la première naissance de la rue en mai1926.
Je suis très attachée à ma maison car j’ai le souvenir de ceux qui y ont vécu : mon arrière grand-mère que ma grand-mère a accueilli après la mort de son mari, mes oncles, mes parents, mon frère et une petite fille de mon âge que ma grand-mère a élevée en même temps que moi et qui, malheureusement, est morte alors qu’elle n’avait pas 20 ans. Mon frère, cultivateur, est parti très jeune de la maison pour le département de l’Essonne où il est implanté avec toute sa famille.
Mon grand-père était clerc de notaire et mon père électricien au chemin de fer de ceinture, puis au chemin de fer du Nord.

Monique Nizou en 1928 sur les marches de sa maison

Le patrimoine architectural
Réalisé pour le compte de la Société Coopérative Noiséenne d’Habitation Bon Marché, il s’agit d’une partie d’un lotissement typique de l’Entre Deux Guerres.
Il est composé de pavillons de faibles hauteurs : RDC + 1 + combles, implantés en retrait de parcelle et accolées deux à deux sur le principe des maisons jumelées. Certains pavillons ont fait l’objet d’une surélévation postérieure à la date de leurs édifications. Le rez-de-chaussée est généralement surélevé, avec un emmarchement permettant d’atteindre la porte principale.
Le traitement des façades se caractérise par des briques de parement de couleurs. Les modénatures, principalement en briques ou en ciment, s’apprécient par une variation des couleurs vis à vis de la dominante de façade. On trouve ainsi des modénatures de brique blanche sur façade grenat, ou à l’inverse, de briques grenat à rouge sur façade blanche à grise.
A l’origine les menuiseries sont en bois, les fenêtres à grands carreaux et les persiennes métalliques. Les marquises, également métalliques, étaient ouvertes sur l’avant. Les clôtures furent pour la plupart entièrement métalliques et à barreaudage vertical. De nombreuses modifications de ces dispositions antérieures et la mise en œuvre de multiples murs bahuts est à noter.
L’état d’altération diffère selon le bâti. On remarque sur certains bâtiments le recouvrement des briques par des enduits d’aspects uniformes, ou bien encore un traitement de la façade principale en pierre meulière. De nombreuses propriétés accueillent également des extensions latérales, principalement accolées, permettant l’ajout d’une pièce supplémentaire et d’un garage.
Autre témoignage, celui de Jocelyne Domec qui habitait au n°27 rue Lavoisier
Contact par mail en 2020
J’habite en Seine et Marne près de Fontainebleau. Aujourd’hui j’ai 69 ans et mes maigres souvenirs datent des années 60.
Je me souviens que régulièrement le marchand de produits laitiers passait avec son véhicule et ma grand-mère lui achetait du fromage blanc FRAIS excellent.
La rue Lavoisier était tranquille et les enfants faisaient de la patinette sur la route. Pour le potager de mes grands-parents, je me souviens de culture de haricots verts, salades, herbes aromatiques, tomates. Ils faisaient sûrement des pommes de terre.

le 27 rue Lavoisier

Le potager
Fin de notre voyage dans le temps rue Lavoisier…
Anne-Marie Winkopp


