Fin de l’usine

“Moi ça m’a marqué le comptoir, ça m’a marqué. Je m’en souviens très bien. Les choses étaient différentes à l’époque. Il y avait une autre conception du travail ce n’est plus comme aujourd’hui.
(…) La fin, ça fait longtemps qu’ils en parlaient. Déjà en 99, quand que les Américains sont arrivés ils parlaient déjà de fermer le site.”

 

Un démantèlement progressif

Atelier 1 –  © Antoine Furio

 

“L’évolution des directions : progressivement faire plus avec moins…”

 

Les premières années, le directeur passait le matin et il serrait la main aux ouvriers qui avaient les mains pleines de cambouis, ça ne le gênait pas. C’était un directeur pépère. Mais tout ça, ça s’est dilaté au fil des ans. Il fallait produire plus avec moins de moyens, avec des directions qui changeaient assez souvent et qui amenaient leurs propres personnels. Moi, les dernières années, j’avais hâte de partir. À la fin, ce n’était plus tenable. On travaillait à flux tendu avec des exigences de plus en plus grandes des clients, on travaillait dans des conditions assez difficiles. Nous personnellement à l’usine, on n’avait jamais affaire aux clients. Le client appelait le siège social quand ça n’allait pas ou quand ça allait. Nous on n’était jamais en contact avec la clientèle.

 

 

Une évolution dans les relations internes

Atelier 2 – © Antoine Furio

 

“Il y a eu quelque chose de cassé dans les rapports humains.”

 

Je pense que ça a commencé à évoluer et à se tendre à partir du moment où la boite a commencé à embaucher des intérims. Ça a commencé en 75-80 par là. Eux, quand il y avait des mouvements de grève interne à l’usine, ils ne pouvaient pas faire grève parce que ce n’était pas leur employeur, alors ils continuaient à travailler malgré les pressions des syndicats. Je crois que c’est à partir de ce moment-là que ça c’est un peu dégradé et au fils des ans, on est rentré dans une autre dimension. Même la maitrise entre eux, enfin je ne sais pas il y a eu quelque chose de cassé dans les rapports humains. Et même entre nous on sentait quelque chose qu’il n’y a avait plus. Je ne sais pas pourquoi, je ne peux pas l’expliquer.

 

“Une boîte aux reins solides qui a fini par disparaître malgré tout.”

 

La maison mère se trouve rue de Montmorency à Paris, je ne sais pas si ça existe encore vu que l’usine a disparu à Noisy, peut-être que le siège social a lui aussi disparu. Je suis parti à la retraite en 88, quelques années après la fusion. C’était pourtant une usine qui avait les reins extrêmement solides et elle a disparu, je ne sais pas pourquoi, surement pour des raisons financières que je ne suis pas capable d’expliquer. Aujourd’hui c’est rasé, il n’y a plus rien. C’est bizarre parce que c’est une boite qui avait les reins solides. Il n’y a jamais eu de licenciement de mon temps. Il y eut un encouragement à partir pour ceux qui voulaient, mais on ne les obligeait pas. Il y en a qui estimaient que ça leur suffisait de partir à la retraite à 57 ans, ils étaient intéressés et ils partaient évidemment. Nous on a manifesté, on a barré la nationale on a fait des tas de trucs, mais ça n’a servi à rien, ils ont fermé quand même.

 

Diviser pour mieux vendre

Atelier 3 – © Antoine Furio

Quand je suis arrivé en 76, il y avait 1000 personnes et puis ils ont fait des secteurs, pleins de secteurs or, platine, argent et puis dans les secteurs, ils ont fait des divisions et ils ont vendu ça par petits bouts, par ateliers et petit à petit les gens partaient, les ateliers fermaient. C’était dur et angoissant parce qu’on ne savait pas ce qu’on allait devenir, on nous disait on va partir à Boissy Saint Georges et puis à l’arrivée c’était des beaux bobards, on ne partait pas.

 

“C’est complique de dater la fermeture parce qu’on a été vendus en petits morceaux.”

 

Le secteur or a été fermé en 2000. On avait déménagé deux ans auparavant, on avait été séparé du groupe. Le platine c’est même avant. Ils sont restés sur place une fois vendus.
La Charrière le début de « l’OPA » c’était en 93. C’est le début de la fin. En fait il aurait aimé vendre le tout, mais il s’est aperçu que c’était trop gros et il a revendu en petits bouts.
Tout ça était maitrisé, l’usine d’Angleterre ça faisait 15 ans qu’ils essayaient de nous couler. Ils n’avaient pris que 1% du marché.

 Vous avez ensuite les acquisitions, les fusions Engelhardt, le rachat par un financier qui s’est fait beaucoup d’argent sur le dos de la société. Moi je considère qu’il l’a menée à sa perte. Je l’ai dit haut et fort, j’ai même failli me faire virer, mais ça, ce n’est pas grave. On est tombé sur un financier qui a compris qu’il y avait un travail confortable d’or, d’argent et de platine et il s’est fait son beurre. En plus, il y avait un patrimoine immobilier dans le quartier du marais, rue de Montmorency, l’hôtel d’Hallwyll qui donnait sur la rue Michel Lecompte, l’hôtel qui est aujourd’hui le musée Picasso, qui nous appartenait aussi. Enfin vous voyez, et lui il a vendu tous ces trucs-là donc inutile de vous dire qu’il a engendré de l’argent. Et quand vous voyez rue de Montmorency, l’ancien siège social qui a été transformé en appartement, en duplex, pour des gens très riches, ça se chiffre en millions d’euros. Le seul avantage c’est que le quartier n’a pas été dénaturé et qu’on a conservé les façades et qu’on a remis au gout du jour les cours intérieures, etc. Mais bon ça a quand même été pour lui une opération très juteuse. Mais bon moi je ne lui en veux pas, c’était son métier, ce n’était pas le mien. C’est juste qu’au passage on a licencié et fermé pas mal de choses.
J’ai presque assuré la fin de la direction jusqu’à la fermeture. Oui j’ai licencié tout le monde à peu près. Il était temps que ça s’arrête donc quand on m’a dit « t’a l’âge de la retraite » j’ai dit « salut au revoir !». Ça va j’ai donné.

La période de la fermeture, il y a eu plusieurs étapes. Tout d’abord il y eut l’arrivée de celui que j’appelais le fossoyeur de l’entreprise. J’étais bien placé à l’époque et c’est moi qui faisais les licenciements. La première phase, ça a été la mise en division de toutes les activités. Il y a eu une division qui s’est appelée argent industriel, une autre platine, une division or, une division bijouterie, une division métaux spéciaux… Là on est dans les années 87-88, je vous parle de mémoire. Cette mise en division était faite dans un but louable de bien rationaliser et de responsabilité par gamme de produits. Ensuite il y eut le rapprochement avec la société Engelhardt, société américaine (même si monsieur Engelhardt à l’origine est allemand), plus pour des problèmes financiers qu’autre chose. Le CLAL était encore florissant alors qu’Engelhardt était en perte de vitesse. Engelhardt avait racheté la CMP (compagnie des métaux précieux) qui à l’origine était suisse et qui se trouvait à Ivry-sur-Seine donc ils avaient déjà un pied dans l’hexagone. Ils avaient fusionné en 95 à 50/50 pour essayer de devenir numéro un européen. On est un certain nombre à ne pas y avoir cru et l’histoire nous a donné raison. À l’époque où le marché commençait à s’effondrer un peu, il y a avait quatre grosses entreprises dans la même spécialité en Europe et il n’y avait pas la place pour les quatre en Europe.

Tous dans la même spécialité, il n’y avait pas la place pour les quatre. Deux sur, trois peut-être, mais quatre non.

Ils ont décentralisé le service contactage à Thrésigny parce qu’ils trouvaient que là-bas c’était plus docile, il n’y avait pas de syndicat. Nous on trainait des pieds, on ne voulait pas aller là-bas parce que c’est loin. Alors on avait négocié notre départ, des primes de transport pour les voitures, pour les trains, un tas de choses. C’était un gros service et ils avaient besoin de nous là-bas ça marchait moins bien. Nous on s’occupait de la bonne marche des outils de l’atelier qui tournait jour et nuit, les 3 huit.

 

“Quand ils ont fermé, il y avait des propositions de postes pour l’étranger.”

 

Quand je suis parti, il y avait encore de l’activité. Mon boulot est parti en Lituanie, déjà ils voulaient qu’on parte en Allemagne, si on voulait garder le boulot fallait partir, mais personne n’est parti là-bas. On avait nos familles et au niveau sécurité sociale et tout ce n’était pas du tout la même chose. Le boulot par lui-même les microprofilés est parti en Lituanie. On nous a donné un chèque et au revoir Monsieur. Économique. Après c’est un souvenir que j’ai effacé de ma mémoire, je n’ai pas aimé. On a été tous réunis une journée, on nous a appelés, on nous a donné le chèque et on nous a dit d’aller voir ailleurs et c’est tout.

 

“Ça a fermé pour des raisons économiques. Plutôt pour des raisons financières.”

 

En fait Lacharrière, c’est un financier. Il a un copain qui s’appelle Fébrot qui était au Crédit lyonnais, Lacharrière était vice-président de Suez, qui était notre actionnaire principal et vice-président de L’Oréal. Plus tôt directeur général adjoint des Deux. Y’a eu une querelle entre les deux banquiers protestants en 90, des bagarres boursières. Ils étaient tous les deux membres d’administration du CLAL. Ils se tutoyaient. L’un est parrain du fils de l’autre.

Nous on avait une coquille vide, une holding qui avait 800 millions qui dormait. Donc Lacharrière qui était DGA et qui était bien renseigné a demandé 200 millions à Pébrot, il l’a acheté 200 millions, il a réalisé la plus-value qui dormait. Il a rendu les 200 millions à Pébrot et il s’est retrouvé avec 600 millions. » Nous on avait 600 millions de métaux et 900 millions de mobiliers en valeur. Il a tout repris et il a recréé une entreprise avec la valeur en s’associant avec Engelhardt. Et à cette entreprise-là, il a fait payer la location des métaux de l’immobilier et du savoir-faire commercial, comme si on avait besoin de Lacharrière pour ça.
L’usine d’Angleterre était dirigée par une femme qui était responsable de notre division. En gros, Lacharrière nous a revendu au concurrent qui au final nous a tous tués. Il n’y a que les « lis spéciaux industriels ? » qui existent encore qui devaient être vendus aux concurrents israéliens, mais il y a eu un problème.

Il n’y avait aucune qualité patrimoniale. C’était des hangars, des grosses cuves… Il n’y avait pas de construction type Eiffel. Non, il ne devait rien y avoir. Même pas un truc qui ne paye pas de mine qu’on aurait pu garder pour la mémoire. Je trouve ça triste. Mais au même titre que les gens de Peugeot-Citroën de Aulnay où là c’est démoli, il y a un an ça avait fait la même chose.
Et encore le CLAL avant d’être démoli, c’est resté 4 ou 5 ans fermés. Et puis ça a été vidé petit à petit, il y a eu de moins en moins de gens, donc il y a eu moins de chocs. Mais les gens à Aulnay, on leur a dit du jour au lendemain votre usine ferme, il y a de quoi en pleurer.

 

“Les machines ont été ferraillées pour la plupart ou revendu a droite à gauche.”

 

Atelier 19 – © Antoine Furio

 

80% des machines sont parties en même temps avec les acheteurs et le reste a été ferraillé. Il y avait par exemple dans la cour en exposition un vieux marteau pilon et j’avais dit au fils de Bernard Pierre (dernier PDG en date qui m’a détruit toute la documentation que je lui avais laissée) surtout vous le virez pas, il peut aller aux arts et métiers ou au musée de la bijouterie et allez hop ! Moi je n’ai pas voulu le faire avant de partir, mais quand j’ai appris que la collection de journaux de l’entreprise reliée avait été mise à la benne, que les machines qu’on avait laissées tels que le marteau-pilon (un pilon à pied ça datait de 1800 et quelques) qu’a été coupé en morceaux et qui est partie à la benne… Faut être fêlé pour faire ça. 80% du matériel a été repris, démonté et transféré en Allemagne et en Angleterre et le reste a fini à la ferraille.
Il n’y a pratiquement rien qui est allé à Bornel. Les seules choses qui auraient pu les intéresser c’est quelques laminoirs, mais ils étaient déjà tellement bien équipés.

 

“Ils ont tout cassé j’en ai encore mal au cœur.”

 

Au niveau de la bijouterie, ils ont essayé en Angleterre de reprendre ce qu’on faisait, mais à mon sens ils n’ont jamais réussi. Ils ont aussi essayé de sous-traiter à l’étranger, mais ça n’a pas marché. Les grandes marques que j’évoquais tout à l’heure n’ont pas suivi. Ils ont cassé un des fleurons de l’argenterie française qui s’appelait Tétard. La moitié de la très belle argenterie du XIXe siècle a été faite par Tétard.

 

 

Les savoir-faire dilapidés

Le personnel a été en grande partie licencié. Il y avait 2600 personnes sur le site dans les années 80 et quand je suis parti moi il en restait 26 ou 28. Mais attention tout le monde n’avait pas été licencié il y avait eu aussi les ventes, les cessions. Toute la partie bijouterie le personnel a suivi. Il n’y a pas eu que des licenciements, fort heureusement. Toute la partie platine qui est partie en Allemagne, il y une dizaine de salariés qui a suivi. Pour le travail du platine il y a eu beaucoup de propositions, mais il n’y en a que deux qui ont accepté de partir en Allemagne, les Allemands savent le faire, mais nous on a quand même notre savoir-faire.

Je suis parti aussi en Arabie Saoudite, on est allé plus ou moins ouvrir des usines là-bas. C’était pour vendre notre savoir-faire à ces gens-là. C’était dans les années 90, plus en 95 je crois. Le savoir-faire est là-bas maintenant. Il reste un atelier en Arabie Saoudite. Quand j’étais là-bas, on m’a proposé de rester, des sociétés anglaises voulaient que je reste, mais j’avais un contrat. On était dans des super usines là-bas, toutes neuves. Moi j’ai formé les gens dans mon domaine, ils avaient seulement une petite connaissance de la métallurgie.

 

 

La fin de l’usine et toute une vie

La fin de l’usine, c’est bouleversant pour les personnes qui y ont passé une bonne partie de leur vie. Quand j’ai appris que tout avait été démoli, ça m’avait un petit peu ennuyé pour mon père. Moi je n’y ai travaillé que deux étés, mais lui il y a passé toute sa vie à donner quelques coups de pelleteuse, il y a fait tout son travail. Il y a travaillé 35 ans et ça représente 35 ans de sa vie, c’est une bonne partie de sa vie. Surtout qu’à l’époque on restait toute sa vie dans la même entreprise. Quand je lui ai dit ça, il m’a dit « c’est comme si on n’était rien », moi j’étais triste pour lui.
Je n’étais pas au courant que l’usine avait fermé, c’est mon fils qui m’a dit « l’usine est fermée complètement, rasée ! ». Ça me ferait drôle d’y retourner, c’était une grande usine et il y avait deux usines qui se touchaient, deux directeurs différents avec des syndicats à part. Il y avait un mur un peu hypothétique qui séparait les deux sociétés. Il y avait une société d’affinage et une société métallurgique. Pour des raisons qui peuvent s’expliquer, c’était comme ça. Ils ont tout rasé, il n’y a plus que le canal qui vit toujours. Je connais un petit peu parce que j’ai beaucoup navigué, je trainais beaucoup. On a habité aussi à Bondy avant. On est venu en Bretagne en 91.

Quand ça a fermé, comme je n’avais pas envie d’être chômeur, et que j’avais travaillé 10 ans en toile platine, je suis allé voir la DRH pour savoir si je pouvais continuer en toile platine. Du coup je suis resté un mois en juin à faire mon dossier pour Pole emploi et le 1er juillet on m’a repris en intérim, j’ai travaillé pendant un an et demi jusqu’en avril 2004.
À la fin, moi, on m’a donné mon chèque et c’était fini. Je suis un peu choqué de voir ça, tout démoli, je ne voyais pas ça aussi grand.
À 46 ans, ce n’était pas évident de retrouver du boulot, moi j’ai eu la chance d’être assez malléable d’avoir fait pas mal de choses pour pouvoir rebondir.
Donc quand je suis parti en janvier 2004, j’ai fait tous les intérims sur Aulnay-sous-Bois et je suis rentré chez soldis dans l’entretien je faisais la maintenance. Et ça a brûlé en 2005 quand il y a eu les événements, les émeutes à Aulnay.
Et après je me suis débrouillé pour repartir sur autre chose et aujourd’hui je suis chauffeur magasinier cariste.
J’ai fait pas mal de choses dans ma vie, j’ai vu pas mal de gens, j’ai fait pas mal d’activités. Ça fait 42 ans que je bosse depuis 1974.
Le CLAL, ça m’a beaucoup marqué parce que quand on passe 27 ans dans une même entreprise, vous revoyez les têtes même si on n’a plus de contacts avec les personnes. Chacun est parti de son côté et ça c’est un peu dommage, chacun est parti de son côté, on s’est perdu de vue.
On rencontre parfois des gens comme ça par hasard, y’a pas longtemps j’ai rencontré mon ancien chef je l’ai reconnu tout de suite.
J’ai fini ma carrière comme DRH et directeur du site de Noisy-le-Sec. La fin est plutôt compliquée, moi je l’ai assez mal vécu.

 

 

L’après, et maintenant ?

 Ça fait une drôle de superficie une fois qu’il n’y a plus rien, ça fait une sacrée longueur. Là ils veulent faire une résidence grand grand grand grand standing. Ça ne sera pas pour les Noiséens. Ça va être pour les rupins du 16e ou un truc comme ça. Même si je ne crois pas qu’ils veuillent venir jusque-là. À Noisy ils ne construisent que de la copropriété il n’y a rien d’accessible. Il y a Kaufman qui a construit à la fourche des pavillons, c’était soi-disant des logements sociaux, on a pas les moyens de se payer ce type de logements. Moi quand je vois ça (tout démoli), je perds tous mes repères. Là tu me dis, y avait le vestiaire tout à côté, mais moi je suis perdue. On sait qu’ils voulaient mettre des bateaux-mouches jusqu’à la porte de la Villette, une fois l’usine rasée. Pour faire des taxis, déjà à l’époque ils parlaient de ça.

Alors ils vont faire des logements ? Surtout ici c’est là où il y a la capitale. Des usines comme ça il faut les emmener à la campagne.
Finalement tout ça c’est grâce à nous. Ils pourraient nous offrir un appartement.